Du "secteur informel" au "marché informel" en Afrique sub-saharienne : le paradoxe d'Akerlof (1970)

 

Boyabé Jean Bernard, Docteur en Sciences Economiques,

Maître de Conférences.

jboyabe@nordnet.fr


Plan :

Introduction : du secteur informel au marché informel

I. Les hypothèses du modèle d'Akerlof en référence au marché informel

I.1 La malhonnêteté de certains vendeurs

I.2 Les asymétries d'information

II. Le paradoxe du marché informel

II.1 Le modèle d'Akerlof (1970)

II.2 La base du raisonnement

III. Quelles sorties de paradoxe ?

III.1 - Les " caractéristiques des produits " comme limites aux asymétries d'information sur le marché informel

III.1.1 - L'analyse en termes de " caractéristiques des produits " sur le marché informel

III.1.2 - Les implications

III.2 Les " Caractéristiques des autres " comme limites à la malhonnêteté sur le marché informel

III.2.1 La prise en compte de " l'autre " dans les choix individuels

III.2.2 Les implications

Conclusion

Bibliographie


Introduction : du secteur informel au marché informel

Définition :

On peut remonter aux travaux de Todaro (1969) et de Harris et Todaro (1970), à la suite de Lewis (1954), pour retrouver les premières analyses fondées sur une conception duale des économies en développement. D'une distinction urbain/rural, les travaux ont évolué vers un dualisme formel/informel (Mazumdar, 1976 ; Charmes, 1990 ; Datta Chauduri, 1989 ; Gupta, 1993 ; etc.). De façon générale, l'informel est considéré comme un secteur "passif" destiné à " fournir de la main d'œuvre à un taux de salaire déterminé par le revenu de subsistance ". Selon Datta Chauduri (1989), par exemple, ce secteur (informel) est un " point d'entrée ", dans les villes, des migrants qui quittent les campagnes avec l'espoir d'avoir un revenu urbain supérieur à celui qu'ils obtiendraient dans le secteur agricole rural. Ne pouvant immédiatement trouver un emploi dans le secteur formel urbain, ces migrants mènent dans des activités informelles, celles-ci apparaissant comme une solution d'attente, et donc provisoire.

La définition même du secteur informel est loin de faire l'unanimité chez les auteurs qui s'y sont intéressés. Pour se rendre compte de la difficulté que ces auteurs ont à s'entendre sur les critères, on peut se référer à Hugon (1991). Une définition statistique s'appuie sur le critère du non enregistrement ou out-law (absence de comptabilité, non respect de la codification et de la fiscalité, chiffre d'affaires ou nombre de travailleurs limité. Une définition fonctionnelle utilise des critères d'organisation : "activités à petite échelle où le salariat est limité, où le capital avancé est très faible mais où il y a néanmoins circulation monétaire et production de biens et services onéreux" (Hugon, 1991 ; p. 155). Dans un article récent, Morrisson et Mead (1997) reviennent sur ces critères de définition. Sur la base d'enquêtes portant sur plusieurs pays, ils proposent un nouveau cadre de définition qui présente l'avantage de tenir compte des diversités géographiques.

Sans nous attarder sur ce débat, nous nous proposons ici de partir d'une conception de l'informel qui fait plus office d'un cadre d'analyse que d'une définition proprement dite. Ce choix est donc d'ordre méthodologique. Pour cela nous faisons référence aux principales caractéristiques des unités de production qui le composent. Ces unités appartiennent généralement à " des personnes travaillant pour leur propre compte, avec l'aide des travailleurs familiaux non rémunérés ou en association avec des membres du même ménage ou d'autres ménages " (BIT, 1993 ; p. 17). Elles se distinguent de celles du secteur formel principalement par une absence de contrôle par l'État (Roubaud et Séruzier, 1991).

Une problématique du "marché informel"

Nous pouvons considérer le " secteur informel " dans son ensemble comme un marché de produits, de services et d'actifs financiers où se réalisent les programmes de maximisation individuels. De là, il est possible de partir de l'idée que, sur ce marché informel, le phénomène que décrit Akerlof dans son article est au moins potentiellement significatif. L'hypothèse est donc le paradoxe que pose l'application d'un paradigme au marché informel. Ce paradoxe se présente en ces termes : si on applique le raisonnement d'Akerlof (1970) au marché informel en Afrique sub-saharienne, dans le cas extrême, on se rend compte que ce marché n'aurait pas lieu de perdurer. Or, il perdure.

Si le modèle de base (Akerlof, 1970) est fondé sur le marché d'un produit particulier (Lemons), il n'en reste pas moins qu'il a été appliqué à d'autres types de marché à l'instar de ce qu'ont fait Akerlof (assurance), Stiglitz (capitaux) Stiglitz et Weiss (crédit), Greenwald (travail), etc. L'adaptation de ce modèle à un marché de produit comme celui de l'informel est justifiée ici pour trois raisons : la première est que le secteur informel, en tant que marché, semble présenter des caractéristiques similaires au marché à partir duquel Akerlof a élaboré son raisonnement. 2) la seconde raison tient au fait que vers la fin de son article, l'auteur introduit la malhonnêteté pour faire le lien entre le modèle qu'il décrit et les marchés dans les pays en développement. Il introduit cette variable en affirmant que la malhonnêteté est un problème majeur dans les pays en développement. Il poursuit (p. 495) en affirmant que le modèle qu'il vient de décrire permet de cerner la nature des " dommages " que la malhonnêteté peut entraîner sur ces marchés. 3) Enfin, dans ce modèle d'Akerlof, il est prévu la disparition du marché. De plus, l'introduction de ce modèle permet, à la fois, de juger de son degré de pertinence sur un marché comme celui de l'informel, et d'ouvrir une voie à une approche de l'analyse du secteur informel.

Qu'est ce qui permettrait alors de comprendre pourquoi le marché informel continue d'exister ? N'existerait-il pas des mécanismes complémentaires qui permettent d'aménager les asymétries d'information et la malhonnêteté des agents ?

I. Les hypothèses du modèle d'Akerlof en référence au marché informel

Dans cette première partie, nous introduisons la malhonnêteté sur le marché informel, en considérant que Akerlof évoque cette variable quand il parle de la pertinence de son modèle dans les pays en développement. Ensuite nous mesurons la portée de la notion d'asymétrie d'information sur le marché informel. Nous définirons, dans un premier temps, cette notion pour montrer que sa présence sur le marché informel serait de nature à favoriser l'émergence des comportements de malhonnêteté de la part de certains agents.

I.1 La malhonnêteté de certains vendeurs

La malhonnêteté peut être introduite comme étant à la base du comportement négatif qui conduirait certains agents à proposer des produits d'un certain niveau donné de qualité à des prix qui ne correspondent pas à leurs valeurs réelles. Il est donc important de débuter par l'analyse de la " malhonnêteté ". De plus, sur celle-ci reposent principalement les raisons d'introduire le paradigme d'Akerlof (1970) dans l'analyse du marché comme celui de l'informel.

Dans un premier temps, il s'agit de rappeler que l'auteur justifie implicitement l'application de son modèle sur les marchés des pays en développement en évoquant ce concept. De plus, cette malhonnêteté est présentée par Akerlof (1970) comme le point de départ du mécanisme qui conduit à l'annulation du marché. C'est sur la base de cette proposition qu'il présente l'effondrement du marché comme un coût de cette malhonnêteté. Dans son optique, ce coût aura deux composantes :

1- La première composante concerne ce que l'auteur désigne par le montant de dommage que subirait un agent à l'issue d'une tricherie de son partenaire à l'échange lors d'une transaction. Cette première composante est liée aux variations de la qualité des produits sur le marché. Le problème de l'asymétrie d'information, qui sera analysé dans la deuxième sous-section, est également relié à cette première composante.

2- La deuxième composante concerne la disparition des relations honnêtes proprement dites sur le marché. Ce deuxième point permet à l'auteur de présenter l'effondrement du marché comme la conséquence de cette disparition. Nous y reviendrons ultérieurement. Retenons simplement que la malhonnêteté est présentée comme un actif qui pourrait se substituer à l'honnêteté.

Pour Akerlof, le problème de la variation de la qualité des produits, qu'engendre la malhonnêteté, est plus crucial dans les pays en développement que dans les pays développés : " Dishonesty in business is a serious problem in underdevelopped countries. Our model gives a possible structure to this statement and delineates the nature of the "external" economies involved. "

Pour appuyer son argument, l'auteur cite l'exemple d'un marché de produit en Inde. Il donne la preuve de l'existence de la malhonnêteté sur le marché en évoquant des pratiques qui consistent, pour certains marchands de riz, à y ajouter du sable.

Parmi les travaux qui portent sur les pays en développement, on retrouve des approches divergentes sur les analyses mais convergentes sur l'idée implicite que de tels comportements de malhonnêteté sont sources de "sélection adverse". C'est à travers le débat sur la présence de comportements opportunistes que l'on peut appréhender ce problème de malhonnêteté.

Si Scott (1976) analyse le système de solidarité mutuelle dans les pays en développement sous l'angle moral des rapports interindividuels (droit de subsistance et principe de réciprocité), Popkin (1979), à l'inverse, montre que ces rapports sont fondés sur l'individualisme, malgré le système de solidarité existant. Posner (1980) et Fafchamps (1992) ont une vision intermédiaire. Pour le premier, l'individualisme est compatible avec les valeurs morales qui animent les individus. De ce fait, les deux types de comportement existent. Pour le second, il s'agit d'une question de calcul économique. A chaque fois qu'il trouvera plus bénéfique de se comporter ainsi, l'agent persistera dans le free-riding. Il y renoncera dès lors que le coût inhérent sera supérieur aux bénéfices escomptés.

Le mécanisme sur lequel repose le modèle d'Akerlof (1970) est fondé sur le "contraste informationnel" qui existe sur le marché : certains agents sont parfaitement informés, alors que d'autres le sont moins. Le fonctionnement du marché serait régulier si, malgré ce contraste, ceux qui détiennent les informations ont un comportement " honnête " vis-à-vis des autres. Or, si cette honnêteté n'est pas assurée, le fonctionnement du marché s'en trouvera entravé. Dans la mesure où la répartition des échanges (et implicitement l'utilité des individus) est fonction de l'information distribuée ex ante (Stiglitz, 1987; Belloc, 1986), il est difficilement concevable de considérer que l'utilité résultant de la prise en compte des informations asymétriques soit propice à la réalisation de l'équilibre du marché. Ceci est un premier point du raisonnement. Le deuxième point concerne l'observation de l'équilibre sous l'hypothèse que la sélection adverse s'effectue concrètement sur le marché. Le niveau de la qualité des produits étant variable, les allocations de ressources effectuées sur la base de ce niveau de marché ne peuvent conduire à un ajustement Offre/Demande. La notion d'équilibre se trouvera alors enfreinte.

I.2 Les asymétries d'information entre agents

L'asymétrie de l'information entre agents est présentée ici comme la principale source de sélection averse qui pourrait conduire à un effondrement de la demande.

Définition : Pour ce qui concerne les problèmes de l'information sur un marché, la référence est l'article de Stigler (1961). Cependant, les problèmes que pose l'existence des asymétries de l'information sur les marchés sont traités par Stiglitz (1979, 1987, 1989, etc.), Spence (1976), ou encore Hirshleifer (1990) pour ne citer que ceux-là.. Mais l'apparition du concept même d'asymétrie d'information peut être créditée à Akerlof (1970). Ces différents travaux concernent des domaines aussi variés que le marché du travail, celui de l'assurance ou encore celui des produits.

L'idée selon laquelle toute activité économique est soumise à la contrainte d'une incertitude de l'environnement dans lequel elle se déroule est une proposition suffisamment discutée en analyse économique (Arrow, 1953, 1964, 1965; Malchup, 1979; Hirshleifer, 1966; Akerlof, 1970; Drèze, 1970, etc.). Si on aborde la question que posent les problèmes d'information sur le marché informel en terme d'incertitude, on peut arriver à distinguer, selon Hirshleifer (1990), l'incertitude technologique (incertitude sur les opportunités de production) et l'incertitude sur les transactions sur le marché même. On suppose, dans le second cas, que les agents économiques n'ont aucun obstacle sur leurs opportunités en terme de dotation factorielle. En revanche, pour ce qui concerne la marché, c'est-à-dire les transactions et l'ajustement entre offre et demande, il y a incertitude. Le risque, pour un acheteur, d'avoir un vendeur opportuniste sur le marché relève de ce type d'incertitude. Cette proposition se trouve au centre d'une conception qui rompt avec l'hypothèse d'un flux parfait de l'information (Stigler, 1961, 1962). Le problème de l'asymétrie de l'information sur le marché dans les pays en développement se pose en ces termes.

On peut alors, schématiquement, envisager de découper la structure informationnelle du marché informel en deux, conformément à l'idée que le caractère imparfait de l'information sur ce marché entraîne l'existence de deux catégories d'agents économiques, les premiers qui détiennent parfaitement des informations sur les produits, et les seconds qui en sont privés. Ce contraste informationnel est à l'origine de la notion d'information "privée" utilisée par Spence (1976) et par Hirshleifer (1985, 1990). Cette notion implique qu'il y a des agents économiques qui n'ont accès à certaines informations que par la volonté de ceux qui les détiennent. Elle repose sur l'existence d'un déséquilibre dans la répartition de l'information ex ante, déséquilibre qui entraîne ce que l'on désigne par asymétrie d'information.

La notion d'information privée : une information privée est une information qui n'est accessible qu'à un nombre limité d'agents économiques sur le marché. A titre d'exemple, savoir qu'un bien sur le marché comporte certaines propriétés particulières relève d'une information privée. A cette notion d'information privée, on oppose généralement la notion d'information publique qui est une information accessible à tous les agents économiques. Par exemple, le niveau de formation d'un demandeur d'emploi, sorti d'une promotion donnée, est une information publique. Par contre, son degré de compétence sur un emploi particulier est une information privée pour (celui ou) ceux qui le savent.

Les travaux qui traitent généralement des problèmes d'information sur les marchés concurrentiels se focalisent assez souvent sur le prix en tant que variable responsable de ces problèmes. L'imperfection du marché est donc souvent identifiée à une imperfection des pratiques de prix. D'autres sources d'imperfection, comme la qualité des produits ou encore la mobilité des facteurs, se trouvent ainsi reléguées à un second plan. Or, il se trouve que ces dernières sont le plus souvent à l'origine des échecs de marché. Pour ce qui concerne la qualité des produits précisément, il est à noter que le marché informel n'offre pas de transparence sur les informations comme la composition du produit ou la date de péremption. Or, une telle transparence aurait été exigée sur un marché de produits parfait.

Plus généralement, comme on l'a souligné, les caractéristiques du marché informel (chapitre II) sont de nature à rendre la recherche de l'information difficile. Geertz (1970), en parlant de l'économie de bazar, rapporte que la pratique du marché nécessite beaucoup de labeur. La recherche de l'information se fait à partir des " indices de marché ", le problème étant plus crucial du côté de l'acheteur que de celui du vendeur. L'asymétrie d'information implique de savoir jusqu'à quel degré le comportement et les engagements d'un vendeur sont fiables. La recherche de l'information devient la motivation principale d'une négociation par marchandage.

Apparition de l'asymétrie d'information : plus généralement, l'introduction du concept d'asymétrie d'information est souvent justifiée par la volonté de comprendre des apparences d'inefficience de certaines situations de marché (Stiglitz, 1989, Stiglitz et Weiss, 1981, Nalebuf et Stiglitz, 1983). L'application de ce concept aux interactions entre agents a aidé à clarifier ces situations sous l'angle de l'économie du bien-être. Dans une situation où il n'y a pas d'incertitude, il ne se pose pas la question de savoir si une transaction, avec le passage d'une allocation de ressources à une autre, se traduit par une variation du niveau du bien-être des agents concernés. L'introduction de l'incertitude ne posera, pour autant, pas plus de problèmes, aussi longtemps qu'elle sera la même pour tous les agents économiques ; chacun ayant à comparer les allocations de ressources à travers son utilité (espérée) résultant des deux situations de marché (ex ante et ex post).

On suppose que tous les agents économiques sont équivalents devant l'accès aux informations qui permettent la réalisation du marché, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'incertitude. Mais si l'incertitude est la même pour tous les agents, l'équivalence face à la distribution d'information demeure. Ce qui signifie, jusque-là, qu'il n'y a pas asymétrie de l'information. Le problème de l'asymétrie se pose dès lors que cette égalité n'est pas respectée.

Dans le contexte d'un minimum d'incertitude, le problème d'asymétrie de l'information est de savoir quel type d'information détient l'agent économique avec qui on a une relation d'échange. Elle concerne également ce qu'un agent économique, impliqué dans une transaction, pense du degré d'incertitude dans lequel se trouve son partenaire à l'échange : à quel point ce partenaire est-il limité dans la possibilité d'accéder à une information qu'il détient ?

Il y a donc asymétrie de l'information, sur le marché, à partir du moment où ceux qui détiennent les informations privées sur leurs produits décident de ne pas les livrer à leurs partenaires à l'échange. Pour ce qui concerne le marché dans les pays en développement, le fond du problème serait qu'il n'existe pas des moyens de communication explicites, représentés par des signaux formels, tels que la publicité (quand elle est utilisée en tant que vecteur de transmission d'informations, et non en tant que moyen d'attirer l'attention des consommateurs sur un nouveau produit par exemple), le nom de marque ou d'autres types de canaux susceptibles de garantir une fluidité de l'information. De ce point de vue, pour les acheteurs, l'accès à l'information est soumis à la volonté du vendeur.

De plus, le caractère multidimensionnel du marchandage (ajustement sur le prix, qualité, quantité, crédit, etc.) implique la recherche d'une pléthore d'informations. On peut, en outre, émettre des réserves sur le caractère efficient du marchandage en tant que canal informationnel, bien que le marchandage constitue un face-à-face verbal destiné à lever ces incertitudes. Geertz (1978), par exemple, montre que ce mode de négociation est utilisé en tant que canal de communication, même s'il est destiné à servir les intérêts individuels des personnes lors de la transaction. Les règles qui le gouvernent sont une réponse à une situation dans laquelle deux personnes, en présence, font des propositions et s'informent dans le but de concrétiser une possibilité d'échange.

II. Le paradoxe du marché informel

Si on considère le concept d'asymétrie d'information telle qu'il a été présenté, en référence à la "qualité" des produits, on peut penser que le marché informel est asymétrique. D'un autre côté, si on définit la malhonnêteté en l'associant à cette asymétrie, et si on considère l'article d'Akerlof (1970) sur ce sujet, il devient logique de craindre l'existence et les conséquences d'un phénomène de substitution entre produits, sur la base de leur hétérogénéité.

On peut donc d'analyser le marché informel dans l'hypothèse d'une asymétrie d'information, avec l'idée que ce marché pourrait disparaître dans le cas extrême où les conséquences de la substitution entre produits de niveaux de qualité différents entraînent l'effondrement de la demande.

II.1 Le modèle d'Akerlof (1970)

Partons de l'exemple du marché informel d'un produit donné. Conformément à l'hypothèse de l'hétérogénéité, il existe, sur ce marché, une variété dans la qualité du produit. La distinction faite par Nelson (1970) entre les produits dits "d'expérience" (experience good) et les produits dits "de recherche" (search good) n'est pas prise en compte.

La version suivante du paradigme d'Akerlof (1970) permet de cerner la portée des concepts d'asymétrie d'information entre agents et de malhonnêteté de certains vendeurs : tous les agents économiques (aussi bien les vendeurs que les acheteurs) sur le marché ont une fonction d'utilité de la même forme U(a, q, m), où m représente la consommation de produits autres que celui de qualité q ; et a est un paramètre qui correspond au taux marginal de substitution entre le produit considéré et les autres produits qui entrent dans la fonction d'utilité de l'agent (Wilson, 1980).

Les vendeurs se distinguent par la certitude qu'ils ont sur le niveau de la qualité de leur produit, alors que les acheteurs se distinguent par une valeur quelconque qu'ils attachent au niveau de qualité du même produit. Cette valeur étant incertaine, on dit qu'ils ont une connaissance du niveau moyen de la qualité des produits sur le marché.

Si on néglige m, on peut écrire les fonctions d'utilité respectives des vendeurs et des acheteurs sur ce marché comme suit: U1= Somme de qi pour les vendeurs où a=1 signifie que les vendeurs détiennent l'information parfaite sur la qualité de leur produit.

U2= Somme de aqi pour les acheteurs où a>1 représente la valeur que l'acheteur attache au niveau de la qualité du produit sur le marché. Par exemple, a=1,5 signifie que l'acheteur attache une valeur qui est égale à une fois et demie la vraie valeur du produit sur le marché.

La différence entre a=1 pour le vendeur et a=1,5 pour l'acheteur, qui peut être imputée à l'existence d'une forte hétérogénéité des produits sur le marché, permet à l'échange de s 'effectuer.

Les acheteurs ne pouvant observer que la qualité moyenne des produits sur le marché (puisque a>1 pour eux), il y a une opportunité pour les vendeurs de produits de moindre qualité de les proposer aux consommateurs mal informés, à des prix de produits de meilleure qualité. Or, il va se trouver que les détenteurs des produits de meilleure qualité, moins rémunérés par leurs ventes, décident de se retirer du marché, laissant la place aux vendeurs des produits de moindre qualité. Si les conséquences sont à observer du côté de la demande, il va de soit que la cause est à imputer à l'offre.

II.2 La base du raisonnement

Le raisonnement qui permet de comprendre pourquoi les uns (vendeurs) pourraient supprimer leur demande est le suivant : les produits n'étant généralement pas neufs sur le marché informel (nous avons montré que les produits sont en majorité d'occasion et/ou de seconde main), leur usage permet à l'acheteur d'accéder aux informations précises sur ses caractéristiques, notamment celles qui n'ont pas été forcément affichées lors de son échange. Dès lors que ce dernier décide de revendre son produit sur le marché, après une expérience acquise lors de son utilisation, il peut engendrer une asymétrie d'information dans sa relation avec un éventuel acheteur. Ce dernier n'ayant pas l'opportunité d'accéder à ces informations autrement que par un face à face avec son vendeur, la possibilité est ainsi offerte à ce vendeur d'écouler son produit à un prix au moins égal à celui d'un produit de meilleure qualité. Or, il est possible que ce phénomène de malhonnêteté se généralise graduellement à tous les vendeurs du produit en question, à savoir qu'ils seront incités à écouler des produits de qualité inférieure sur le marché (à ce sujet, Akerlof évoque " la loi de Gresham ").

Les caractéristiques du marché informel seraient, si l'on en croît ce raisonnement, propices à ce genre de comportement pour les raisons suivantes : nous avons vu que plus le marché des produits s'éloigne du formel pour se rapprocher de l'informel, plus les prix ont tendance à baisser, compte tenu de la faiblesse des coûts. La baisse du prix sur le marché accompagnera une baisse de la qualité. Or, selon Akerlof (1970), cela se traduit également par une baisse simultanée du prix et de la qualité des produits. La coïncidence entre ces tendances permet de dire que la baisse simultanée du prix et de la qualité est l'occasion, pour certains, de tricher par malhonnêteté. Si la qualité est observée à travers le prix, conformément au modèle de base (Akerlof, 1970), la tricherie consistera, pour ceux qui sont tentés, à faire en sorte que la baisse du prix ne soit pas proportionnelle à la baisse de la qualité, ce qui veut dire que si le prix baisse d'une proportion quelconque [p'], la baisse de la qualité qui accompagne cette baisse de prix sera d'une proportion supérieure à [p']. Pour l'acheteur qui est imparfaitement informé, il y a effectivement baisse du prix, alors que dans la réalité il y a une hausse du prix ajusté sur la qualité (quality-ajusted-price, selon Stiglitz, 1994). Ce n'est qu'après consommation du produit qu'il se rendra compte que le niveau de qualité du produit est inférieur à sa valeur déclarée sur le marché à travers son prix. Et donc, la hausse du prix en valeur relative correspond à une baisse du prix en valeur absolue sur le marché. Il a également pour conséquence de faire baisser la demande. Celui qui est désormais avisé de la tricherie ne formulera plus sa demande sur le marché pour ce produit. La logique du modèle voudra qu'il se retire du marché, ou alors qu'il continue d'y exercer, mais en tant que vendeur (malhonnête), cette fois, puisque cette possibilité est devenue plus rentable.

Dans cette optique, il est tout à fait possible que la baisse de la demande arrive au point nul où il n'y aura plus de transaction sur le produit, et ceci à n'importe quel niveau de prix. Ce cas fatal symbolise précisément l'effondrement du marché.

Le marché informel devrait donc disparaître, dans ce cas. Or, il perdure. On pourrait prendre l'exemple du marché de la réparation, qui apparaît comme un archétype du marché informel en Afrique sub-saharienne pour les raisons suivantes : il implique des outputs à la fois en terme de "service" pour les prestations dont bénéficient les consommateurs, et en terme de "produit" pour les pièces détachées qu'il exige dans bien des cas. Ce marché est tel qu'il est difficile d'anticiper les compétences du réparateur. Il est donc difficile de certifier la qualité de la prestation offerte avant la réalisation de la transaction. De plus, les niveaux de prestations sont d'autant plus différents d'un offreur à l'autre que, nous l'avons vu dans le premier chapitre, les compétences sont acquises de diverses manières. Les différentes caractéristiques de ce marché sont donc telles que les prestataires ont la possibilité d'être malhonnêtes, à moindre coût. Il serait donc intéressant de voir pourquoi, malgré ce double risque de présence des asymétries d'information et de la malhonnêteté, ce marché continue de fonctionner.

L'intérêt de prendre cet exemple de marché réside également dans le fait que, sur ce type de marché, on peut montrer que les relations dites de marché sont influencées par les variables sociales. Très souvent, ce type de marché se situe sur des micro-zones favorisant une interdépendance entre individus. Dans ce sens, les choix individuels incluent les dimensions sociales des relations interpersonnelles. Ce qui signifie que la qualité des prestations de service, ou encore les pratiques des prix sur ce marché peuvent être également influencées par l'environnement social. Or, il se trouve que ce marché fonctionne selon les modalités qui se rapprochent de la concurrence. Cette contradiction reflète le paradoxe dans lequel se trouve plus globalement le secteur informel en Afrique sub-saharienne. Il apparaîtra, dans la suite de cette analyse, que sur de telles dimensions exogènes reposent les arguments qui permettent de comprendre des paradoxes de marché et de réduire, par exemple, l'impasse à laquelle conduit l'application du modèle d'Akerlof présenté ici.

III. Quelles sorties de paradoxe ?

III.1 - Les " caractéristiques des produits " comme limites aux asymétries d'information sur le marché informel

La théorie du consommateur de Lancaster (1966) permet d'élargir le champ d'analyse du comportement des consommateurs vis-à-vis des produits achetés sur le marché. De ce fait, elle permet d'ouvrir des perspectives nouvelles dans différentes applications.

Nous essayerons de montrer que les choix des individuels des produits sur le marché informel correspondent à cette conception lancastérienne de la théorie de consommation. De là, on peut montrer les limites de la notion d'asymétrie d'information sur le marché informel. Cette conception nous servira également, à reformuler la notion de " qualité ", du point de vue de la demande, sur le marché informel.

III.1.1 - L'analyse en termes de " caractéristiques des produits " sur le marché informel

L'analyse lancastérienne du consommateur est résumée autour de trois propositions que nous proposons de rappeler ici en insistant sur les points qui apportent une valeur ajoutée à notre objet d'étude. Chacune de ces propositions représente, selon l'auteur, une avancée au sein de la théorie économique.

Proposition 1 : le produit en tant que tel ne procure pas de l'utilité au consommateur ; cependant il possède des caractéristiques, et ce sont ces caractéristiques qui procurent l'utilité. Le choix de consommation sur le marché d'un produit s'effectue à partir de ses "caractéristiques", et non à partir du produit lui-même. Avant cette formulation de la théorie des choix individuels, il y avait un lien direct entre le consommateur et le produit qui entre dans sa fonction d'utilité. Avec la conception lancastérienne, une attention est portée à la relation entre le consommateur et le produit qui est l'objet de son choix. Cette conception élargit les espaces de choix, sans toutefois remettre en cause la logique de ces choix.

Des produits ayant des caractéristiques étroitement similaires seront l'objet d'un ordre de choix également similaire. Les caractéristiques d'une automobile sont, par exemple, la puissance, la consommation, le nombre de places, etc. Pour un plat, on peut noter ses capacités nutritives, sa saveur, sa composition énergétique, etc. Pour un actif financier, on peut citer son rendement, sa sécurité, son pouvoir de liquidité, etc. Ces caractéristiques, dites intrinsèques, ont un degré d'objectivité du point de vue des consommateurs. De façon générale, un bien possédera plus d'une caractéristique, et plusieurs caractéristiques seront communes à plus d'un bien.

Proposition 2 : si les produits présentent un certain nombre de caractéristiques communes pour tous les consommateurs, néanmoins, chaque consommateur en tire un niveau d'utilité différent.

Les caractéristiques qui intéressent les consommateur sur le marché sont, du point de vue de Lancaster (1966), objectives, mesurables et identiques pour tous. Ils ont la même perception des propriétés du produit, de sorte qu'il y a une sorte d'unanimité. Pour cette raison, la notion d'objectivité est introduite. Dans l'exemple de l'automobile, la vitesse, la puissance et la consommation de carburant peuvent être considérées comme des caractéristiques objectives, car tous les consommateurs sont d'accord sur le fait qu'il y a des automobiles plus rapides que d'autres, qu'il y en a qui consomment plus ou moins que d'autres, etc. Par contre, les caractéristiques qui intéressent les consommateurs ne sont pas les mêmes pour chacun d'eux : c'est là qu'intervient la deuxième dimension, qualifiée de subjective parce que les propriétés intrinsèques du produit qui attirent le consommateur ne dépendent que de lui et de ses anticipations.

Par exemple, une voiture possède des caractéristiques intrinsèques qui sont liées à ses propriétés (sa vitesse, sa couleur ou encore sa forme), mais aussi des caractéristiques implicites qui sont liées à son utilisation (ce que le consommateur peut en faire, conformément à ses besoins spécifiques.).

Il y a donc une double connotation dans l'analyse en termes de caractéristiques à la Lancaster : une dimension objective qui est relative aux propriétés intrinsèques du produit et une dimension subjective propre à chaque consommateur. Le but de cette proposition est de séparer la demande pour les produits en deux composantes différentes (Lancaster, 1971) : la relation entre les produits eux-mêmes et leurs propriétés physiques (relation objective et technique) et la relation entre ces propriétés physiques et les individus en tant que consommateurs (relation subjective et incluant leurs préférences).

Proposition 3 : une combinaison de produits pourrait posséder des caractéristiques différentes de celles que possèdent les mêmes produits séparément.

Les caractéristiques que possèdent les produits sont les mêmes pour tous. Ensuite, leur consommation est une entreprise de transformation des caractéristiques physiques en une collection d'autres caractéristiques. Ce deuxième point permet de considérer l'activité de consommation comme une activité de production comme l'a fait Becker (1965) dans le cadre de sa nouvelle théorie du consommateur. Il est possible de relier cette proposition au modèle de Bordes (1992), dans un registre différent, en considérant le cas spécifique du petit artisan ou agriculteur individuel en Afrique sub-saharienne.

L'un des principaux apports de cette conception à notre sujet réside dans l'idée que, sur le marché informel, le producteur utilise les caractéristiques d'un produit pour produire d'autres "caractéristiques", qui, cette fois, représentent d'autres biens ou services marchands. On pourrait dire que la fonction de choix individuel est composite en ce sens que les produits sont à la fois des objets de consommation et des inputs dans la production d'autres biens marchands : la demande d'un ménage pour un bien comme l'automobile est une fonction composite faite d'une demande dérivée de certaines caractéristiques de cette automobile pour les propres besoins de ce ménage et d'une demande dérivée d'autres caractéristiques de cette même automobile pour effectuer des services marchands informels (transport clandestin). Un magnétoscope, pour le " pluriactif " sur le marché informel, est à la fois un produit de consommation courante et un input dans la production de services marchands (piraterie de cassettes vidéo par exemple). On peut enfin évoquer l'exemple de celui qui produit de l'huile de cuisine destinée au marché informel à partir d'une quantité donnée d'arachide. Or, la production de cette huile, par transformation de l'arachide, entraîne une production dérivée de pâte nécessaire à la confection des sauces ou des biscuits salés.

Et donc, l'analyse en termes de caractéristiques des produits montre le caractère singulier de la relation entre l'individu et le produit sur le marché informel. Pour analyser un choix, il faudrait désormais prendre en compte toutes les dimensions du produit qui sont susceptibles d'être préférées. Compte tenu des différents marchés sur lesquels il est susceptible d'intervenir, sa fonction de choix peut se diversifier. A titre d'exemple, pour analyser le comportement d'un agent sur le marché d'un produit alimentaire, il faudrait tenir compte de plusieurs variables:

- son statut sur le marché informel de ce produit : producteur, consommateur ou les deux ; " pluriactif " ou " monoactif " ; etc. ; - les différents types de satisfaction qui l'intéressent : cela implique de prendre en compte les types de produits (type de céréale ou de féculent, taille des graines, type de farine, qualité de goût etc.), leurs substituts, leurs compléments, etc. ; - ses motivations de choix : auto-consommation, production d'autres biens, association avec d'autres produits pour faire des mélanges ou pour élaborer d'autres outputs, commerce, etc. Pour ce qui concerne cet exemple précisément, dans une étude menée sur le comportement alimentaire en Afrique subsaharienne, Requier-Desjardins (1993, p. 90) conclut à " l'impossibilité de réduire l'évaluation du marché potentiel d'un produit à des simples considérations ... ". L'auteur montre que la mise en marché suppose une image et des caractéristiques qui lui permettent de s'intégrer à des types variés de comportements alimentaires. La valorisation, par le consommateur, des produits et des plats inhérents renvoie à une structure de choix qui peut être reliée à la dimension subjective évoquée dans la proposition 2. Des produits comme le riz, les tubercules et le maïs sont choisis pour certaines de leurs caractéristiques auxquelles le consommateur associe d'autres caractéristiques liées à ses propres motivations.

Cela implique de prendre en compte chacune des variables liées au produit pour analyser le choix d'un agent sur le marché informel. Par exemple, pour analyser la variation qualitative ou quantitative de ses choix, il faudrait observer quelles sont les variables qui, dans la typologie précédente, sont concernées par cette variation. Le même raisonnement s'applique à la notion d'information sur le produit. Celle-ci se trouve associée aux différentes propriétés du produit et à leur place dans la fonction de choix de l'agent concerné.

III.1.2 - Les implications

L'analyse en termes de " caractéristiques " de produits montre que la notion même d'information, sur le marché, est subjective. En effet, si les caractéristiques des produits sont plus importantes que les produits eux-mêmes, l'essentiel désormais pour un acheteur serait les informations liées aux caractéristiques qu'il désire. De ce fait, si l'information privée que détient le vendeur concerne les caractéristiques qui ne sont pas désirées par l 'acheteur, alors l'asymétrie d'information ne sera pas viable. L'introduction des "caractéristiques" limite les effets des asymétries d'information par le caractère "variée" de la notion même d'information qui est sous-jacente. Les dimensions variables des caractéristiques d'un bien font que l'information est multidimensionnelle. Le fait de remonter aux caractéristiques des produits, en tant que vecteurs de choix sur le marché informel, exige une conception de l'information multidimensionnelle. Ce caractère multidimensionnel correspondrait aux propriétés du bien qui fondent les choix des produits par les agents. Si l'information, sur le marché d'un produit, devient une variable qui dépend des caractéristiques de celui-ci, chaque agent est alors supposé posséder sa structure informationnelle, celle-ci étant conforme à ses préférences. La répartition de l'information devrait s'appréhender, au niveau du marché informel, comme la distribution d'une variable aléatoire. L'importance de chaque type d'information qui concerne le produit dépend de la préférence de l'agent par rapport aux caractéristiques concernées par ce type d'information. L'importance d'une information sur un produit dépend donc de l'importance des caractéristiques concernées du point de vue de la fonction de choix de l'agent. Par exemple, si l'agent devait choisir un aliment pour ses propriétés nutritives, alors ces dernières seraient les caractéristiques qui sont importantes dans sa fonction de choix. Les informations qui l'intéressent concerneront donc ces caractéristiques. Or, si, pour le vendeur, ces caractéristiques nutritionnelles ne sont pas importantes, ou sont ignorées, l'information privée qu'il détient n'entraînera pas l'asymétrie d'information.

Selon la même logique de raisonnement, Becker et Stigler (1977) montrent que la notion d'information est généralement délicate du point de vue des choix de produit sur le marché : son degré d'exactitude, ses propriétés multidimensionnelles, son obsolescence, variable avec le temps, sont autant de facteurs qui font que l'information est une variable " insaisissable ", selon la terminologie utilisée par les deux auteurs. Sur cette base, nous relativisons la portée et les conséquences de la notion d'asymétrie d'information sur le marché informel.

Si l'introduction de nouveaux produits, ou l'arrivée de nouveaux acteurs, est susceptible d'engendrer des asymétries de l'information (notamment sur des "caractéristiques" nouvelles), il reste qu'avec des pratiques de marché répétitives, les problèmes informationnels s'estompent. Le marchandage, qui est le principal mode de détermination des prix sur le marché informel, est de nature à favoriser une telle pratique. Du point de vue théorique, on peut encore revenir sur Stigler (1961) pour dire que la pratique du marché qui conduit à une telle expérience répétitive est de nature à limiter les coûts d'accès à l'information. Geertz (1978) évoque les " relations de clientèle durables " pour montrer que, dans l'exemple de l'économie de bazar, la " recherche " sur le marché se fait de manière cumulative. Il en est de même pour le marché informel où chaque transaction est potentiellement le début d'une relation de marché durable et répétitive. Ceci favorise l'établissement d'une confiance, dont il est possible de montrer qu'elle constitue un actif susceptible de limiter également la malhonnêteté sur le marché informel.

Il est possible de poursuivre le raisonnement en introduisant, notamment, des motivations liées à l'influence de l'environnement social. On peut le faire en évoquant les "interactions sociales". Nous proposons de le faire à présent, en revenant sur le problème de la malhonnêteté que nous avons analysé précédemment.

III.2 Les " Caractéristiques des autres " comme limites à la malhonnêteté sur le marché informel

Il existe des variables, dans les relations interindividuelles, telles que leur prise en compte dans l'analyse des comportements individuels sur le marché permettrait de comprendre pourquoi il n'existe pas, ou il existe très peu, de comportements de malhonnêteté. Ces variables sont liées aussi bien à l'environnement social, aux caractéristiques du marché et aux caractéristiques de la transaction, qu'aux anticipations individuelles des acteurs.

Nous montrons, dans un premier temps, qu'il existe des variables exogènes, telles les " caractéristiques des autres ", qui sont de nature à influencer les comportements individuels sur le marché informel ; d'où la prise en compte des " interactions sociales " de Becker (1974) et du concept " d'extrême sympathie " d'Arrow (1977). Dans un deuxième temps, nous allons présenter un exemple de variable (la confiance), dérivée de calculs individuels, dont la présence permettrait de limiter des comportements négatifs, tels que la malhonnêteté, sur le marché informel.

III.2.1 La prise en compte de " l'autre " dans les choix individuels

Marshall (1890) est l'un des premiers auteurs à proposer d'élargir le nombre de variables susceptibles d'influencer les choix individuels sur le marché des produits. L'auteur intègre les motivations individuelles en termes d'attributs et de "caractéristiques" dans l'analyse des marchés. Il s'agirait, en fait, de la version initiale de la notion de "caractéristiques des autres" que Becker (1974) utilise plus tard. Marshall (1890) énonce ce concept en ces termes (cité par Withaker, 1975 ; p. 134) : " La personne qui dépense quatre shillings pour une paire de gants, dont il sait qu'il en aurait dépensé trois pour ces mêmes paires chez un autre marchand, dépense en réalité trois shillings pour les gants et le quatrième pour la vitrine, pour son indulgence ou pour gagner du temps. Il supporte un surcoût qui correspondrait à un supplément d'affection qu'il aurait pour ces gants ". Cette idée est reprise et élargie plus loin avec la notion de "general opinion". Marshall (1890) affirme qu'un agent économique se préserverait d'un comportement anti social susceptible d'entraîner l'effondrement du marché, ne serait-ce qu'en redoutant l'indignité (resentment). Tout individu souhaiterait éviter l'ostracisme de la part des autres en évitant de mener des actions odieuses sur le marché. Cela veut dire qu'il existe, de la part des consommateurs, des motivations autres que le seul attribut du produit. Le " supplément d'affection " dont il est question chez l'auteur est à relier aux autres déterminants du choix que nous proposons de prendre en compte en nous référant aux variables qui déterminent les relations interindividuelles sur le marché informel. La décision de consommation d'un bien apparaît donc chez Marshall comme fonction de plusieurs paramètres, en plus des variables habituelles comme le prix et la qualité stricte du bien.

Cette approche a inspiré bon nombre d'auteurs. Becker (1974) peut être considéré comme l'un d'eux, en ce sens qu'il propose une approche qui s'inscrit dans ce cadre. Sur un registre différent, le raisonnement d'Arrow (1977) n'en est pas moins pertinent. Ce dernier propose un modèle qualifié " d'extrême sympathie " dans lequel les préférences individuelles portent, non pas seulement sur des biens, mais, également sur les préférences des autres : soit un espace donné (marché ou environnement au sens large) permettant de définir, pour un individu, ce que l'auteur désigne par " état social ". Toutes les variables qui caractérisent les satisfactions individuelles dans cet " état social " sont les mêmes pour tous. Mais, parmi ces variables qui déterminent les satisfactions individuelles, il y a les biens qui entrent dans les fonctions d'utilité individuelles, et il y a également les préférences des autres. Il existe donc une interdépendance entre les différentes préférences individuelles de l'espace considéré (qui dans notre cas pourrait être le marché informel), interdépendance qui est d'autant plus importante que chaque individu prend en compte " l'autre " dans sa fonction d'utilité : c'est le point sur lequel convergent les approches de Becker (1974) et d'Arrow (1977).

III.2.2 Les implications

Pour cerner l'enjeu de cette conception, sur laquelle repose les limites de la malhonnêteté sur le marché informel, nous proposons de reprendre le concept de "revenu social" de Becker (1974), élaboré dans le prolongement de sa théorie du consommateur (Becker, 1965). Son application au marché informel semble facilitée par le caractère explicite du raisonnement de l'auteur.

Le " revenu social " est défini par l'auteur comme "la somme du revenu personnel de l'individu, salaire etc., et la valeur monétaire pour lui des caractéristiques appropriées des autres, à savoir son environnement social". Une partie du revenu social est consommée par ses propres biens et l'autre partie est consommée par les autres. Pour plus de détails sur la formalisation de ce concept, voir l'article fondateur (Becker, 1974)). Celui-ci est obtenu en partant de l'équation : R=Di+h ; où R représente " les caractéristiques des autres ", c'est-à-dire l'influence de l'environnement social sur sa production domestique de biens, de services ou de satisfactions. Le concept de " revenu social " est fondé sur l'hypothèse selon laquelle l'environnement social exerce une influence sur la production domestique (de satisfactions) des agents. Si cette production est effectuée à partir des produits achetés sur le marché, cela signifierait que c'est aussi dans les relations d'échange sur le marché que s'exerce l'influence de cet environnement social sur le comportement de l'individu. Cette précision est importante dans la mesure où elle fournit la première raison d'introduire les " interactions sociales " dans un marché comme celui de l'informel. Les autres raisons peuvent être présentées en examinant h, qui représente l'effort de l'individu en direction des autres, et Di, qui mesure l'influence des autres sur l'individu i.

Pour présenter les autres raisons, à savoir montrer que le modèle des " interactions sociales " de Becker (1974) peut être pertinent sur le marché informel, il faudrait montrer que h n'y est pas nul. Ce qui revient à montrer que les individus investissent dans leurs relations avec les autres. C'est-à-dire qu'ils consacrent une partie de leur " revenu social " pour l'environnement social.

Dans le modèle de base, deux cas sont prévus : si l'individu " produit de l'admiration " vis-à-vis des autres, cela veut dire que les dépenses pour h sont destinées à réduire R, dans la mesure où l'utilité marginale de R est négative. Si, par contre, l'individu " suscite de l'admiration " de la part des autres, cela veut dire que toute augmentation de R lui serait bénéfique. Dans ce cas, il essaiera d'accroître cette variable, toujours en investissant sur h. Prenons le cas où l'individu peut accroître R. On considère généralement qu'en Afrique sub-saharienne, l'environnement social constitue un poids important dans le comportement économique des individus. Un des moyens d'observer ce poids consisterait à considérer les phénomènes de transfert interindividuels, intracommunautaires et inter-communautaires (Koulibaly, 1997). On peut considérer que les transferts sont précédés par une anticipation de la part des individus concernés : ils escomptent un retour dont on suppose que celui-ci s'effectue à travers le revenu social. Sur le marché proprement dit, cela se traduit du côté de l'offre par l'octroi de divers avantages dans le cadre des transactions : facilité de crédit, réductions de prix, conditions de livraison avantageuses, etc. Du côté de la demande, l'individu fera un effort pour apparaître crédible vis-à-vis de son interlocuteur. De façon générale, les dépenses qu'il consacre à l'amélioration de son image peuvent être considérées comme un moyen d'acquérir cette crédibilité. On peut citer, par exemple, le temps qu'il prend pour discuter avec ses interlocuteurs sur le marché, les dépenses qu'il engage pour bien s'habiller et, dans le cas extrême, ses choix sociaux comme le fait de se marier ou d'avoir des enfants. Ces différents efforts (monétaires ou non monétaires), loin d'être des charges irrécupérables, sont des investissements pour l'environnement social ; d'où l'hypothèse selon laquelle l'individu essaie d'accroître R. Or, si on considère qu'il est susceptible de faire de tels efforts, alors on peut également considérer qu'il s'abstiendra d'avoir des comportements négatifs. Du point de vue du revenu, on dit que l'individu se comporte dans le sens, au moins, du maintien de son " revenu social ".

Ce revenu est défini comme " la somme du revenu personnel de l'individu (salaire et autres) et la valeur monétaire, pour lui, des caractéristiques appropriées des autres, à savoir son environnement social " (Becker, 1974, p. 1067). Or, une partie du revenu social est consommée pour ses propres besoins et l'autre partie est consommée par les autres. Une variation du revenu nominal d'un individu est d'autant moins importante que l'environnement social est influent (C'est-à-dire le rapport Di/Si assez élevé, dans la démonstration de Becker, 1974).

Au total, on est conduit à un élargissement de l'espace de décision des individus. La prise en compte de différentes variables sous-jacentes permet de dire que celles-ci se répercutent sur les interactions marchandes et contribuent au déroulement régulier des transactions, d'où également d'autres limites à la malhonnêteté. La prise en compte des interactions sociales (caractéristiques des autres), sur le marché informel, permet d'introduire l'hypothèse selon laquelle il n'existe pas de limite entre le marché informel et les institutions de l'environnement social. Il devient utile alors de préciser que dans ce cadre géographique de l'informel (en Afrique sub-saharienne), les études (Mahieu, 1990) montrent que la communauté est la principale matrice institutionnelle dans laquelle les rapports interindividuels sont régulés. Ce qui justifie d'introduire l'idée selon laquelle les relations informelles au sein de cette institution qu'est la communauté influencent les comportements individuels sur le marché informel. La confiance, au sens de Breton et Wintrobe (1982), permettrait d'étayer cette proposition.

Conclusion

Cette analyse permet de cerner, sur le plan microéconomique, les mécanismes qui sous-tendent le phénomène de substitution formel/informel en Afrique sub-saharienne. Car, on peut comprendre pourquoi : (a) le mécanisme de substitution du formel par rapport à l'informel reste limité, en période de croissance économique ou lors d'une action massive de développement (expansion du formel ou surévaluation du taux de change réel), dans les pays concernés ; (b) l'informel arrive à amortir les chocs provoqués par des politiques drastiques comme celles qui accompagnent les mesures d'ajustement structurel, voire à se substituer partiellement au formel lors d'une crise prononcée de celui-ci ou lors d'une phase de récession. Certains résultats suggèrent également une prudence lors de toute politique économique visant à substituer un secteur à un autre.

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